La santé, le sol, le Blaireau et le Pangolin

Un Blaireau débusqué par hasard par des chiens, et qui se défend, a été achevé à coups de bâtons, me témoigne-t-on ces jours ci. Juste avant le confinement j'avais croisé deux blaireaux tués en bord de piste carrossable. Quelque temps avant j'en avais vu un autre en pleine journée : très vieux ? Malade ? Il ne semblait pas au mieux de sa forme. Pour mémoire le Blaireau sort au crépuscule ou à la nuit, il est très rare d'en voir le jour. Je donne ces exemples sans compter cette vidéo virale récente sur facebook où l'on voit et entend un groupe d'individus qui s'excite et s'encourage à déterrer et tuer des blaireaux.

Ces gens qui tuent des blaireaux ne sont pas des individus à part sadiques, ils sont une composante de vous, de moi, de notre société dans son ensemble qui a du mal avec cet animal, et avec bien d'autres.

Ailleurs les pangolins devenus célèbres sont parfois arboricoles, et parfois creusent des terriers, selon les espèces. Ils sont pourchassés sans relâche. La lumière jetée sur cette chasse par la récente crise aboutira peut être à une diminution de la pression sur cette espèce. Là ce n'est pas nous (en France) qui sommes directement impliqués, mais nous ne faisons pas mieux avec les blaireaux ici.

Nous avons dans l'histoire "myxomatosé" les lapins. Des populations très répandues se sont largement réduites.

Nous pourchassons sans relâche le Renard. Les phases de destruction de populations contre la rage ont pu contribuer à importer d'autres maladies amenées par les populations de Renards venues de secteurs plus à l'est. Nous accusons depuis le Renard de transmettre l'échicococose, d'ailleurs j'ai cru cette histoire pendant longtemps, mais si le Renard est bien impliqué, le principal vecteur pour l'humain est l'animal domestique, le chien notamment, et le chat moins souvent.

Le Lièvre ... se porte bien je crois, mais est régulièrement chassé. j'en ai croisé de suffisamment près pour savoir que ce n'est pas très difficile à tirer.

Le Blaireau se nourrit de divers éléments, dont beaucoup de vers de terre. Les réalités de l'élevage de bétail ces dernières décennies ont conduit à utiliser de plus en plus d'antiparasitaires, par exemple les ivermectines. Ces produits efficaces ont des effets pervers. Par exemple de rendre inaccessibles les crottes du bétail à toute la petite faune qui digère ces excréments et les transforment en sol. Le risque à long terme est d'obtenir des pâturages peu utilisables car trop riches en crottes non dégradées. Dans le même temps ces produits tuent une partie de la petite faune du sol. Dont les lombrics et assimilés, ceux qui sans relâchent tracent des galeries horizontales, verticales, mélangent et contribuent donc à maintenir les sols actifs et vivants, aident les racines à s'étendre.

Des initiatives sont menées ça et là pour des conduites d'élevage limitant le risque parasitaire, et limitant ce type de traitement. Mais pour l'instant ce n'est pas, à ma connaissance, la voie qui prédomine.

C'est comme si l'humain s'était lancé dans une guerre contre les habitants du sol. Ceux qui ont co-construit ces sols. Qu'est ce qu'un sol ? Une des définitions dit : "un sol est la formation naturelle de surface, à structure meuble et d'épaisseur variable, résultant de la transformation de la roche mère sous-jacente sous l'influence de divers processus, physiques, chimiques et biologiques, au contact de l'atmosphère et des êtres vivants". C'est en résumé la roche ou le sable ou tout autre substrat du dessous en interaction avec les systèmes vivants du dessus, et avec des organismes qui ne vivent que dans ces sols. 

Le sol : c'est ce qui a disparu en grande partie dans un désert. En France par exemple le sol est issu d'une longue histoire. Les forêts des 20000 dernières années, qui ont recouvert tout le territoire ont largement contribué à créer les sols que nous connaissons. Et qui nous nourrissent chaque jour. Et nous abreuvent. Car la végétation et les sols ont des rôles massifs "d'éponge", qui permettent à l'eau de transiter longuement avant de partir dans le sens de la pente ou en profondeur. Les lombrics, blaireaux, renards, lapins, lièvres, rongeurs et toute une myriade de vers, insectes, arthropodes, etc. vivent de ce milieu et le co-construisent. Nous sommes installés sur ces constructions millénaires bâties par ces êtres.

Et nous en supprimons les représentants. Peur, ignorance, autre ? Les raisons sont pour moi mystérieuses, mais les faits sont là.

La proximité de l'humain et des animaux rend la mise à mort parfois inévitable, c'est logique, ici ou ailleurs. Par exemple quand un Amérindien de Guyane française, ou d'ailleurs, déterre une Iguane enterrée pour pondre, cela s'inscrit dans une logique multi-millénaire qui ne supprime pas du tout l'Iguane. C'est une autre histoire quand l'un d'entre nous tue un Blaireau ou un Renard ou détruit chimiquement les lombrics et assimilés par sadisme, ignorance, peur ou habitude. On ne s'inscrit plus dans le fonctionnement d'un écosystème qui nous a permis de nous installer et de bénéficier de sols riches, mais on se débarrasse de ses composantes.

En parallèle, l'érosion du sol sous nos climats est une préoccupation de plus en plus poussée. Nous attaquons ce qui a mis des milliers d'années à se construire. Et qui nous distribue nourriture, eau potable, etc. Des cartes de sols érodés sont publiées en France. Cela pourra poser de grands problèmes pour la production agricole. Quand le sol a disparu ou s'est amoindri, plus grand chose ne peut pousser dessus.

Une concurrence existe aussi entre différentes activités : les terres planes de plaine sont d'excellentes terres agricoles. C'est la "cible" privilégiée de l'extension urbaine, de l'implantation de grandes surfaces.

Des précurseurs de l'agriculture biologique en France racontent qu'une de leurs principales motivations du départ était de préserver les sols. Car l'agriculture conventionnelle a tendance à épuiser les sols, les tasser, les simplifier par ajouts massifs d'engrais et en détruire des parties vivantes par l'emploi de pesticides.

Tout cela donne une réalité inquiétante : on dégrade depuis des décennies notre principal moyen de subsistance, et on supprime ses principaux habitants. Ces sols ont mis des milliers d'années à se constituer. Les sols ont une profondeur moyenne entre 30 cm et 1 m selon les régions et les climats. C'est en fait une bande très mince dont nous dépendons entièrement.

 

Depuis les années 50 nous avons bénéficié d'une douce illusion sur les capacités de nos sols. Le pétrole extrêmement abondant aux Etats-Unis, en Russie, puis plus tard en Europe du Nord et pour nous en Algérie puis en Libye, a transformé l'économie et le monde, dont l'agriculture. Car les engrais sont constitués en grande partie de produits chimiques tirés du pétrole. S'y ajoutent des minerais pris ailleurs (phosphates au Maroc par exemple, etc.). Mais la base de cette grande transformation agricole, celle qui menace les sols, c'est cette abondance faramineuse de pétrole pas cher car facile à extraire et à transformer. On ne s'en apercevait pas car ça paraissait inépuisable.

L'agriculture dite conventionnelle s'est construite sur cette abondance. C'est la base de la révolution verte. Ce même pétrole pas cher a permis de mettre en marche des machines énormes pour épandre ces engrais. Ce sont des machines gourmandes en énergie pour leur fonctionnement mais aussi pour leur construction.

Il y a un hic : la production de pétrole aujourd'hui paraît très abondante. Mais de fait le pétrole peu cher à extraire diminue à grande vitesse. Les forages de plus en plus profonds, la production d'huile de roche mère (dite huile de schiste) demandent des moyens financiers et techniques très élevés. Le pétrole conventionnel et peu cher à extraire a connu un pic mondial (c'est à dire que plus de la moitié des réserves a été consommée, et les réserves peuvent diminuer de façon rapide après ça) estimé vers 2008. Le surenchérissement du prix du pétrole a précédé la crise économique de 2008 et a rendu beaucoup de situations économiques intenables, ce qui a contribué aux révoltes dans les pays arabes par exemple. Il est possible que ces à coups économiques aient été favorisés par la diminution des réserves de pétrole pas cher.

Le prix a depuis diminué mais la réalité physique reste celle-ci : les conditions sur lesquelles l'agriculture s'est construite s'érodent peu à peu, comme les sols érodés par une agriculture dépendante du pétrole.

Quels rapports avec les pangolins, les blaireaux et la santé ?

Cette parenthèse enchantée (d'un point de vue financier) qui a débuté dans les années 50 va peu à peu se refermer. Les réserves pétrolières de la mer du nord diminuent. Le pic en Russie est attendu d'ici à quelques années. Celui aux Etats-Unis a eu lieu dans les années 70, maintenant c'est un pétrole plus cher à extraire et acheter qui y est produit. le pic pétrolier en algérie est attendu est fait frémir beaucoup de monde tant les conséquences seront fortes, mais c'est un autre sujet. Nous allons donc redépendre de la capacité des sols restant à nous nourrir avec de moins en moins d'engrais disponibles, ou alors avec des engrais qui à terme deviendront de plus en plus cher à produire.

Que faire ? Plusieurs initiatives locales montrent des agriculteurs très engagés dans la préservation des sols. La permaculture est un des exemples d'utilisation raisonnée et durable des sols.

Il serait bon aussi de se remettre à respecter les habitants de ces sols, et ne pas les détruire de façon systématique. Pour cela il est aussi important je crois de constater que ce n'est pas le tueur de Blaireau qui est à condamner ou à convaincre. C'est nous tous. Nos modes de vie que ce soit à la campagne ou en ville sont aussi basés sur le fait que quelque part ailleurs quelqu'un tue des blaireaux et des renards. Et érode des sols.

Notre santé repose aussi sur une économie qui tienne la route. La crise de la convid-19 l'a montré : les gens qui meurent le plus cumulent obésité, comorbidités (= autres maladies), grand âge et pauvreté. C'est le cas en France, au Royaume Uni, aux Etats-Unis. Un des médiateurs santé de la pauvreté c'est la nourriture. Il est difficile de ne pas se réfugier dans les sodas et de la nourriture incroyablement sucrée et détériorée en cas de pauvreté. Les solutions possibles renvoient à des notions de partage qui sortent du cadre de ce billet.

Mais l'urgence pour ces populations pourrait s'étendre. Encore plus si nos sols ne sont plus capables de fournir une alimentation adéquate. Pour cela il faut qu'ils restent vivants et habités. C'est paradoxal car les habitants prélèvent aussi leur dîme sur notre nourriture. Mais en les détruisant, on détruit tout un système dont nous dépendons. Ou on favorise les pullulations de campagnols par exemple en détruisant les renards.

Prendre conscience de tout cela est je crois essentiel pour nous et notre santé. Beaucooup l'ont fait, mais les conditions nous obligent à accélerer ces prises de conscience. Le partage avec les autres formes de vie est une condition qui me paraît essentielle.

 

Quelques références sur lesquelles je me suis basé :

 

 

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